ARTICLES/LITTÉRATURE/N°1 LE FANTASTIQUE

La littérature fantastique et la folie

Gustave Courbet – Autoportrait (1845) dit « Le désespéré »

« Le lecteur indécis ne savait plus, perdait pied comme en une eau dont le fond manque à tout instant, se raccrochait brusquement au réel pour s’enfoncer encore tout aussitôt, et se débattre de nouveau dans une confusion pénible et enfiévrante comme un cauchemar »

Maupassant 

Cette phrase fait certes froid dans le dos ; elle montre pourtant l’essence même de la littérature fantastique. Lire le fantastique, c’est accepter pour le lecteur de se plonger au plus profond de son propre inconscient. C’est également prendre le risque de douter de soi-même et de son bon sens, c’est se laisser aller à perdre ses repères et à marcher sur un fil de raison susceptible de rompre à tout moment.

Le développement de la littérature fantastique, au XIXème siècle, est d’ailleurs allé de paire avec le développement de la psychanalyse. Ce type d’œuvre est donc largement lié à l’inconscient, au rêve, au psychisme, et même plus encore à la folie.

Roger Caillois, dans Au cœur du fantastique (1965), donne une définition plutôt littéraire : « Tout le fantastique est rupture de l’ordre reconnu, irruption de l’inadmissible au sein de l’inaltérable légalité quotidienne« . Tzvetan Todorov, grand théoricien de la littérature fantastique, y ajoute trois critères : le lecteur doit croire en la réalité du monde proposé par le texte, il doit par conséquent hésiter entre une explication rationnelle ou une explication surnaturelle des évènements  De plus, cette hésitation peut être véhiculée par un personnage qui permet au lecteur de s’identifier. Enfin, le lecteur à la fin du texte ne doit et ne peut avoir fait son choix entre les deux propositions.

La littérature fantastique flotte donc volontairement du côté de la folie, puisqu’elle impose au lecteur une incertitude constante entre interprétation et représentation. Le lecteur a un sentiment de malaise, une hésitation insidieuse qui le fait se demander malgré lui si peut être le personnage – et lui même – ne perdrait pas la tête.

Je vous propose donc une incursion dans le monde fantastique de la folie, où les auteurs ont puisé de nombreuses inspirations.

Alice et ses amis du pays des merveilles…

Lewis Carroll had a dream

A titre personnel, je ne peux me rappeler souvenir plus délicieusement angoissant que celui des Aventures d’Alice au Pays des Merveilles (1865). L’œuvre de Lewis Carroll (même si je parle bien ici du remake de Walt Disney que j’ai dû regarder une vingtaine de fois étant petite) flirte avec la folie sur différents registres : rêve, cauchemar, drogues, insanité mentale de certains personnages… Rien n’a de sens, tout est plausible dans ce monde « des merveilles ». Je me souviens de nombreux après-midis passés à regarder les pérégrinations d’Alice, fascinée mais aussi dégoûtée par ce monde où pleurer créait un océan, où deux compagnons lui souhaitaient sans fin son non-anniversaire, et surtout d’où elle ne semble pas pouvoir sortir. Le terrier du lapin blanc a depuis pour moi une dimension inquiétante. Il fait partie de l’ensemble des plausibles qui apparaissent à l’heure-clé où le sommeil s’empare de l’esprit, et où chaque chose semble de moins en moins réelle, et de plus en plus cohérente pourtant. Passer à travers un miroir ou parler à des animaux ne semble pas si étrange, puisqu’on se pose de moins en moins de question. Là réside le malaise : on est en confiance totale avec son subconscient et on est trahi.

Le génie de Lewis Carroll dans ce cas est précisément dans la gestion temporelle de son histoire. Elle commence avec la présence de sa sœur et de son chat, deux personnages bien réels. L’ambiance est installée : maison anglaise, heure du thé, leçons à revoir… Mais, tout comme quand on s’endort, Alice se retrouve peu à peu confrontée à des éléments bizarres qui viennent s’ajouter au décor, probablement parce qu’elle a suivi ce lapin blanc étrange jusqu’à son terrier. On a des sursauts de raison, mais insidieusement le surnaturel glisse son grain de sel dans ces histoires rationnelles. Et, comme dans un rêve, on comprend que quelque chose ne va pas, qu’Alice perd la tête et que ce monde a quelque chose de plutôt étrange qu’on n’avait pas remarqué au début.

Quand Alice se réveille, finalement, on est rassuré, on comprend que tout n’est qu’un rêve et on se tranquillise, en se rassurant de revoir le chat et sa sœur, personnages qui connectent Alice au monde réel. Cependant, on y réfléchit. Est ce que le chat et la mère sont également réel ? Après tout, qu’en savons-nous ? Alice rêvait-elle déjà au début du récit? Et si elle ne rêvait pas, à quel moment s’est elle endormie ? Finalement, rêve-t-elle qu’elle se réveille ?

Lewis Carroll fait preuve avec brio, selon moi bien sûr, de l’essence de la littérature fantastique : elle est angoissante, déstabilisante, et reste sans issue certaine.
L’auteur utilise dans ce cas de figure le motif des rêves comme projection du subconscient, mais dessine en creux la folie à travers ses personnages (le Chat de Cheshire, le Chapelier Fou) et l’attitude du lecteur, qui hésite toujours à la fin du récit. L’auteur utilise la folie d’une littérature fantastique divertissante pour à la fois critiquer la société victorienne de l’époque et plonger le lecteur dans une réflexion sur son propre subconscient.

Exutoire et obsession

Je pense ici naturellement à Maupassant, grand écrivain français s’il en est, auteur de nombreuses Nouvelles Fantastiques (1850-1893), ravagé mentalement par la syphilis. Deux séjours en hôpital psychiatrique, une tentative de suicide, une fascination malsaine pour la psychopathologie… Le fantastique a chez lui des antécédents.

 » […] le fantastique est une purge psychique pour l’auteur »

C’est dans Le Horla (1887) que se dessine le mieux à la fois la folie et le génie de l’auteur. L’histoire d’un homme hanté par quelque chose, persuadé d’une présence autour d’un lui qui le suit, torture son esprit de questions sans réponses, n’est pas sans rappeler les propres symptômes de Maupassant. La première version de la nouvelle, écrite en 1886, se trouve sous forme de récit distancié à la troisième personne, où le médecin joue le rôle de narrateur et donc de garant de la réalité. Maupassant, lucide, dispose de ces outils littéraires comme autant de garde-fous pour asseoir la crédibilité de son histoire. La seconde version du Horla, parue en 1887, est en revanche rédigée sur le mode d’un journal intime inachevé. La subjectivisation via le « je » est contrebalancée dans cette version par les dates et les faits précis qui donnent une impression de réalisme. Cependant, au fur et à mesure que l’histoire avance, les dates se distendent, les récits deviennent plus courts, plus saccadés… Et la nouvelle s’achève sans vraiment s’achever. Le lecteur n’a ici plus d’intermédiaire, il est laissé seul juge des événements : le personnage a-t-il sombré dans la folie ? Le Horla existe-t-il et a-t-il pris possession de lui ? Autant d’incertitudes qui laissent transparaître l’état de santé de l’auteur lui-même.

Par le biais de ces histoires fantastiques, Maupassant couche sur papier ses hallucinations, et, pour un temps du moins, le fantastique est une purge psychique pour l’auteur.

Folie de l’art, art de la folie

Je commence ici par rappeler à la mémoire de chacun un motif bien connu du 18ème siècle, à savoir celui de l’artiste fou, qui met sa frénésie psychotique au service de l’inspiration et de la création artistique. Cette figure, qui provient de la poésie et du romantisme allemand, a traversé les époques jusqu’à aujourd’hui (on parle bien de « poètes maudits », non ?).

La folie, souvent en surpiqûre de la littérature fantastique, permet certains effets de styles que d’autres états ne permettent pas. Dans La Peau de Chagrin (1831), par exemple, les crises de démence de Raphaël face à cet objet inexpliqué prennent la teinte réaliste de toute l’œuvre de Balzac. Les nerfs de son visages, les pensées qui le traversent, ses transports, tout est sujet à une description précise qui ne tend pas vers les envolées lyriques du romantisme mais plus vers l’objectivité implacable du naturalisme.

Adrien Moreau, illustration de La Peau de Chagrin

Théophile Gautier, lui, a écrit de nombreuses nouvelles fantastiques dans sa carrière, qui débute à peu près au moment de la démocratisation du genre : La Cafetière (1831), La Morte Amoureuse (1836), Arria Marcella (1852), Spirite (1866)… Dans ces trois dernières, il se sert aussi du motif fantastique comme d’un tâtonnement littéraire. Les personnages principaux, masculins, sont ses alter ego littéraires, amoureux des arts et des femmes. Et ces femmes, en particulier, sont l’évènement surnaturel qui surgit dans le quotidien policé de ces hommes (vampires, projections du passé, esprit…). Le fantastique devient fleur bleue. L’amour que porte le protagoniste pour un être d’un autre monde l’entraîne vers des fièvres et des insomnies, des crises passagères, des rêveries qui le marquent à vie. Dans ces crises de folie, dans cette obsession amoureuse et ces visions, Gautier y place le lyrisme du romantisme. Il y place également une certaine inter-connectivité des arts, puisque ces folies sont déclenchées par un refrain ou une musique, le drapé d’un tissu, la couleur d’une joue, le mouvement d’une épaule…Bref, c’est un émoi littéraire véhiculé par un autre art.

Mais ces hallucinations ne sont que passagères. Les personnages se distancient de ce moment divin touché par l’art, l’amour et le surnaturel. Ils sont capables de le raconter, ils ne l’oublient pas et ce moment a fait d’eux des hommes différents. Mais le quotidien reprend sa place et cette expérience, vécue ou imaginée par les protagonistes, prend la teinte pâle du souvenir ou du rêve qui s’échappe.

« L’art est infini, il provoque des émotions qui ne durent pas mais qui persistent dans leur perfection par leur transcendance »

On peut lire en creux tout le mouvement poétique parnassien de Théophile Gautier. « L’art pour l’art » trouve ici son raisonnement dans le paradoxe entre la force et l’intemporalité du phénomène surnaturel et la volatilité et la futilité du quotidien face à une si belle expérience. L’art est infini, il provoque des émotions qui ne durent pas mais qui persistent dans leur perfection par leur transcendance.

La folie est donc un état qui permet certaines digressions peu permises à un personnage sain. L’atmosphère qui lui sied le mieux est sans aucun doute le fantastique, où sa gravité est minimisée par la perte de repères du personnage et/ou du lecteur. Comme le disait si justement le maître argentin en la matière, Jorge Luis Borges, « toute la métaphysique n’est qu’une partie de la littérature fantastique ».

Amandine Labansat

Une réflexion sur “La littérature fantastique et la folie

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