ARTICLES/LITTÉRATURE/N°2 L'ENFANCE

Lolita, désir et enfance

Ma voiture épuisée est en piteux état,
La dernière étape est la plus dure.
Dans l’herbe d’un fossé je mourrai, Lolita,
Et tout le reste est littérature.

 

La poésie est là, limpide et éclatante. Lolita, écrit par Vladimir Nabokov et publié en 1955 est un grand chef d’œuvre littéraire, souvent cité au panthéon des meilleurs romans de tous les temps. Ce roman a d’ailleurs été qualifié par Maurice Couturier, son traducteur, de poérotisme (Roman et censure, ou la mauvaise foi d’Eros), terme qui rend honneur à la délicate plume de Nabokov. Ce roman est également, me parait-il, le meilleur exemple du flirt licencieux entre enfance et désir. 

La question, la vraie question ici, n’est pas de définir si une œuvre encourage ou cautionne la pédophilie. Ce genre d’interrogation trouve de nombreuses réponses dans le droit ou la morale, deux thématiques qu’on s’efforcera d’écarter. Je citerai ici Oscar Wilde, qui énonçait dans la préface du Portrait de Dorian Gray :

« Dire qu’un livre est moral ou immoral n’a pas de sens, un livre est bien ou mal écrit, c’est tout ».

Il s’agit plutôt de déterminer comment la littérature traite de ce sujet délicat qu’est la relation entre enfance et désir. La liste d’auteurs s’y étant essayé est large, d’André Gide à Gabriel Garcia Marquez. Nabokov s’y trouve en tête de file, et à raison.

"Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta."

« Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta. »

Bijou de la littérature, ce roman raconte la passion dévorante d’un homme de 40 ans, Humbert Humbert, pour Dolores Haze,« nymphette » de 12 ans. Nabokov, avec Lolita, n’en est pas à son coup d’essai dans le thème de la passion entre un homme mur et une adolescente. Elle est déjà en filigrane de sa nouvelle Les contes de ma mère l’oie en 1927, puis en 1930 dans Chambre Obscure, et également en 1939, dans L’Enchanteur. Le roman fit un scandale à sa sortie, censuré, puis porté au nues par les critiques et le public. Le génie de Nabokov se dessine dans ce paradoxe : entre dégoût et fascination, entre passion rongeante et aversion morale, Lolita provoque chez le lecteur des sentiments contradictoires et intenses.

« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. »

Le désir qu’éprouve Humbert Humbert pour la jeune Dolores Haze présente deux facettes, qui me semblent complémentaires. Le désir, est d’un côté animal, il vise la satisfaction d’un besoin. Il est également plus humain, plus métaphysique, et relève du fantasme inassouvi et inassouvissable. Nabokov joue de ces deux aspects pour façonner son personnage : Humbert, dans son désir charnel pour cette fillette, dégoûte. Mais il se bat contre celui-ci, se démène dans sa passion et s’y noie finalement, homme désespéré d’amour pour une idole inaccessible dans un destin tragique.

Nabokov parvient à faire oublier l’âge de sa Lolita, et entraîne même le lecteur vers une forme de compassion pour son héros. Il l’aime parfois comme absolu, comme un idéal, comme l’incarnation de son fantasme ultime, la nymphette. Il l’aime aussi contingente, puisque c’est elle et elle seule qui le fait passer à l’acte. La passion le brûle et le désir se fait animal : « Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita. »

Certains romans s’axent plus la dimension mystique du désir. Dans La Mort à Venise de Thomas Mann (1912), un écrivain se noie dans sa fascination esthétique et platonique pour un jeune garçon polonais, Tadzio. Le désir est réel, mais inassouvi, le garçon incarne une figure de la Beauté plus qu’un objet sexuel. Parfois, le revers est plus charnel : Mineure (2006) de Yann Quéffelec ou Rose Bonbon (2002) de Nicolas Rose-Gorlin en sont les exemples les plus récents. Mais Lolita a le génie du précipice, c’est une œuvre funambule qui flotte entre légèreté du libertinage et chape de plomb de la morale.

Une question culturelle

L’acception de cette ambiguïté entre deux dimensions du désir dépend bien entendu des individus, de la sensibilité de chacun. Mais un aspect culturel entre également en jeu. Humbert Humbert, le personnage de Nabokov, le souligne d’ailleurs sous un trait d’ironie. Archétype de l’Européen, il rit du puritanisme américain qu’incarne à merveille Charlotte Haze, la mère de Dolores. Et en effet, Nabokov eut beaucoup de mal à faire publier son roman aux États-Unis. Il fut d’abord publié à Paris en 1955, puis, sous la pression du Home Office anglais, fut censuré par le Ministère de l’Intérieur en 1956. Levée de bouclier chez les intellectuels français, au point qu’en 1958, Gallimard publie une traduction française de l’œuvre qui rend la censure de la version anglaise anecdotique. La même année, les éditions Putnam publient le roman aux États-Unis, où il remporte un franc succès, et est même adapté en film en 1962 par Stanley Kubrick.

Cet aspect culturel se manifeste dans la question délicate de savoir où tracer la ligne entre le moralement acceptable ou non. Dans la Grèce Antique, notamment, la pédérastie (qui n’avait pas le sens qu’on lui connaît aujourd’hui) était une institution morale et éducative basée sur la relation particulière entre un homme et un jeune garçon. La limite morale n’existait donc pas, puisque le passage à l’acte était reconnu comme moral. Dans nos cultures récentes, au Japon, le fantasme de la jeune fille en jupe plissée, l’écolière en chaussettes montantes, est non seulement sur-représenté (mangas, déguisements, jeux vidéos) mais socialement accepté : la limite inclut la représentation imagée du fantasme, contrairement aux Etats-Unis par exemple. Le passage à l’acte est condamné et condamnable qu’importe la culture, certes, mais la réception de l’oeuvre dépend de la ligne invisible que place la morale sur le désir dans les différentes cultures.

La littérature, un médium privilégié ?

La littérature n’est pas la seule à invoquer cet imaginaire suggestif ; ces relations ambiguës sont présentes dans de nombreuses œuvres, mais elles rencontrent tout autant, voire plus, de difficultés à éviter la condamnation morale. Si les deux versants du désir sont présents, la limite en est plus fine.

En musique, par exemple, le roi du genre est Serge Gainsbourg. On a, d’un côté, L’Histoire de Melody Nelson, album de légende d’inspiration nabokovienne, ode à la femme-enfant, poème épique de l’amour immoral, qui appelle plus au sensuel qu’au sexuel. De l’autre côté, on a la chanson Lemon Incest, chanté avec sa fille Charlotte Gainsbourg, qui choqua bien plus le public par l’aspect plus explicite des paroles et la relation père-fille réelle entre les deux interprètes.

Serge Gainsbourg – Melody

Serge Gainsbourg – Lemon Incest

En particulier, l’art « imagé » est bien plus sensible à ces problématiques, puisqu’il est bien plus rapidement taxé de pédophilie. Les photographies de David Hamilton, Sally Mann ou Jock Sturges par exemple, on été taxées de « pornographie enfantine » par certains groupes conservateurs américains.

Jock Sturges

Jock Sturges

En ce qui concerne le cinéma, le récent La Chasse, du réalisateur danois Thomas Vinterberg, montre par exemple l’amour d’une enfant pour un adulte et la descente aux enfers de cet homme face aux assertions de pédophilie. Si l’on reprend Lolita, on peut constater que l’adaptation cinématographique de Kubrick de 1962, met en scène une jeune actrice, Sue Lyon, qui a en réalité 15ans, de manière à ne pas choquer le public. De même, les scènes de sexe sont toujours suggérées hors-champ. Dans Mort à Venise, la somptueuse adaptation de Visconti, la fascination sensuelle du personnage pour le jeune Tadzio est aussi suggérée grâce à de longs échanges de regards. Les exemples ne manquent pas, de La Petite (1978) de Louis Malle à Léon (1994) de Luc Besson. Le traitement semble toujours plus délicat dans la mesure où le suggéré de l’image laisse moins de place à l’imaginé.

Mort à Venise, Luciano Visconti

Mort à Venise, Luchino Visconti

Pour finir, si l’aspect moral du sujet préoccupe les artistes qui se lancent dans cette entreprise, c’est plutôt le traitement qui détermine la qualité de l’œuvre. Je citerai pour finir Raymond Poincaré : « Une œuvre d’art n’est jamais amorale. L’obscénité commence là où l’art fini ». Lolita, poème érotique, ode à l’amour et à ses turpitudes, gagne ainsi la lutte de la morale par la beauté du geste.

Amandine Labansat

Une réflexion sur “Lolita, désir et enfance

  1. Pingback: Lecture express – Premières Rencontres | louvreur

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s