ARTICLES/LITTÉRATURE/N°5 ADDICTION

La question de l’addiction dans l’univers de Dune de Frank Herbert

« Every form of addiction is bad, no matter whether the narcotic be alcohol or morphine or idealism. » (Carl Jung, Memories, Dreams, Reflections, 1962)

En 1965, l’auteur américain de science-fiction Frank Herbert (1920-1986) entamait l’écriture du cycle de Dune, une hexalogie évoluant au travers de la conquête des mondes interstellaires par l’humanité. Dans son premier roman, Dune (1965), l’auteur évoquait, d’une manière assez floue et pourtant intensément réfléchie, l’existence d’une substance extraordinaire à la base de cet expansionnisme de l’espèce humaine, l’Epice gériatrique. Il approchait avec elle la question des marchés économiques et sociaux de l’addiction à une telle drogue.

Avec Le Messie de Dune (1969), Herbert revenait sur les effets physiques provoqués par la consommation de cette drogue et en faisait un élément-clé de la structure de son univers et de ses histoires. Dans La Maison des mères (1985), le dernier tome de son cycle paru avant sa mort, l’auteur concluait sa réflexion sur l’addiction à l’Epice gériatrique par une série de questionnements sur les moyens d’échapper à ce cercle infernal de la dépendance tant physique que sociale, car la grande idée de son œuvre est bien que l’addiction, plus que physique, appartient à une sorte de mécanisme social de répétition de l’action et de dépendance économique.

La couverture de Dune (1965) de Frank Herbert.

La couverture de Dune (1965) de Frank Herbert

L’Epice gériatrique, la drogue de l’univers de Dune

Sans revenir sur la définition de la place de la drogue dans les univers de science-fiction, question sur laquelle le site Cafard Cosmique s’est abondamment penché, disons simplement que l’Epice gériatrique tient beaucoup du catalyseur de compétences physiques et intellectuelles avec, bien sûr, un cortège d’effets néfastes liés à l’addiction et à la consommation massive. D’une certaine manière, dans ses effets stimulateurs de l’intellect, l’Epice gériatrique est très proche du NZT utilisé par Eddie Morra dans Limitless (2011) de Neil Burger1.

L’Epice gériatrique est, ainsi, investi d’un double effet : il prolonge la vie de ses consommateurs d’une centaine d’années – d’où son nom – et participe à l’acclimatation du corps humain aux voyages dans l’hyper-espace, mais il modifie aussi l’apparence physique, comme le changement intégral de la couleur des yeux, un mécanisme connu sous le nom des Yeux de l’Ibad (VO : Eyes of Ibad, aussi présent sous l’appellation Blue-in-blue). Cette drogue agit à la fois sur le corps et sur l’esprit et sa double effectivité retrouve les codes moraux issus de la tradition médiévale chrétienne d’un encensement de l’esprit et d’un avilissement du corps.

Les Yeux de l’Ibbad dans l’adaptation cinématographie Dune (1984) de David Lynch

Les Yeux de l’Ibbad dans l’adaptation cinématographie Dune (1984) de David Lynch

Dans l’univers de Frank Herbert, l’Epice gériatrique conduit même au don de prescience dans certains cas, ce qui revêt une importance fondamentale dans la réalisation des voyages interstellaires. Cette capacité à envisager l’avenir, ou plutôt les différents avenirs, est un des classiques de la science-fiction d’Isaac Asimov (Cycle de Fondation) à Georges Lucas (Saga Star Wars). Elle hisse le détenteur d’un tel pouvoir à un statut semi-divin dans son état d’omniscience, mais elle soumet, par là même, sa conscience à une appréciation permanente d’un ensemble de choix avec des conséquences plus ou moins directes.

Une addiction de survie et d’écosystème

Dans l’univers de Frank Herbert, l’Epice gériatrique est produit dans le désert d’Arrakis et fait partie de l’écosystème de cette planète. Les vers des sables (VO : Sandworms), les occupants de ce désert, sont en effet les créateurs de cette drogue apparue par réaction chimique. Cherchant à éviter tout contact avec l’eau, les vers des sables se sont servis des truites des sables, une sorte d’arme biochimique, pour contenir l’eau du désert dans des poches hermétiques, mais le contact de cette eau et des déjections des truites a eu une réaction non-prévue : l’apparition de la « mixture » (VO : Melange).

Lorsque l’eau vient à disparaître de la poche et que le gaz emporte cette bulle vers la surface du désert, l’éclatement de la bulle libère la « mixture » laquelle, en contact avec l’air, révèle des gerbes d’épices. Les vers des sables font état d’une véritable addiction aux épices gériatriques parce qu’ils sont le marqueur de leur survie en tant qu’espèce et l’outil de leur protection contre un environnement hostile. Les vers des sables sont, sur ce point, jalousement protecteur de leur bien et l’entreprise de récolte des épices gériatriques est particulièrement dangereuse.

‘You may see one today,’ Kynes said. ‘Wherever there is spice, there are worms.’

‘Always?’ Halleck asked.

‘Always.’

Extrait de Dune (1965) de Frank Herbert

Une addiction nécessaire à la conservation sociale

L’Epice gériatrique est, comme nous le disions, un des éléments fondamentaux dans la réalisation des voyages interstellaires parce qu’il permet de protéger les pilotes de la Guilde spatiale des risques physiques et mentaux d’une telle entreprise. Plus qu’un simple élément de plaisir, cette drogue a donc une fonction physique et sociale et son contrôle relève d’enjeux économiques et politiques. Par la manipulation de l’addiction, l’Empereur de l’univers de Dune s’octroie un contrôle politique sur ses vassaux et rivaux. La délégation de la production de l’Epice gériatrique est une marque d’honneur et y faillir relève, en conséquence, du blâme impérial, c’est-à-dire de l’exil ou de l’extinction de sa lignée.

La rareté du produit augmente conséquemment son prix et, détenant un véritable monopole sur sa vente, ses producteurs sont aptes à définir un prix indépendamment de tout désir de la clientèle. L’Epice gériatrique est une manne financière importante pour les grands seigneurs de l’empire et la dépendance économique et sociale de certains groupes, comme la Guilde spatiale ou le Bene Gesserit (qui s’en sert pour atteindre la Seconde Mémoire selon un rituel d’ordre religieux), permet de s’assurer de la permanence d’un tel commerce.

Herbert 7

En outre, ses propriétés gériatriques sont un catalyseur du sentiment de convoitise que portent sur cette drogue les différentes populations de l’univers de Dune. Le détenteur des ressources en épices gériatriques détient un contrôle sur les sphères politiques et économiques, mais il devient aussi le maître du temps et peut s’en servir comme une carte ultime pour se défaire d’adversaires trop puissants.

Fuir l’addiction par la production

Dans le préquelle posthume à Dune, Avant Dune (1999-2001), les auteurs Brian Herbert et Kevin J. Anderson imaginèrent différentes tentatives de briser le monopole impérial d’Arrakis sur la production et la vente de l’Epice gériatrique. L’enjeu est essentiellement politique car l’empire détient, grâce à son contrôle de l’Epice gériatrique, une position de tutelle sur la Guilde spatiale et ne compte pas s’en défaire facilement.

Bien que la tentative de production d’un mélange synthétique soit un échec, l’entreprise des Tleilaxu, des créatures humanoïdes spécialisées dans la génétique, vise à mettre fin à l’addiction de l’ensemble de l’univers à l’égard d’un empire omnipotent dans le commerce des épices gériatriques. Cependant, derrière cette cause noble du point de vue des libertés, une triste vérité se cache : c’est dans le but d’affermir plus encore sa domination sans partage sur ce commerce que l’empire soutient cette action de création d’un produit synthétique afin de se débarrasser de sa propre dépendance à l’égard de la frondeuse Arrakis.

Avec son goût de cannelle et sa couleur variable selon les ouvrages, l’Epice gériatrique est un élément-moteur de l’univers de Dune mais sa description est souvent très floue au point que l’élément en lui-même en devient marginal. Il est évident que, en dépit des capacités surhumaines qu’elle octroie, l’addiction à cette drogue menace l’intégrité de la condition physique de son consommateur. Frank Herbert insiste davantage sur les conséquences économiques, politiques et sociales d’une telle addiction, comme pour élever le débat à un autre niveau de discussion ou pour montrer comment la détention d’un pouvoir économique peut être la base d’un pouvoir politique.

Pierre Manenti

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