CREATIONS ORIGINALES/LITTÉRATURE/N°5 ADDICTION

Fuir

tropiques etienne rey

Installation Tropiques – Etienne Rey

Fuir. Tous les soirs. La solitude. Le souvenir. Se mélanger à la foule. Rencontrer ces gens qui sont là pour la même raison que toi. Ils sont seuls. Désespérément seuls. Tous. Rien ne les retient chez eux. Ils fuient tous cette solitude qui nous hante. Cette solitude qui nous renvoie les moments heureux de notre existence. Ces visages tant aimés. Disparus. Ils ont tous des regrets, des désespoirs, des peines. Ils viennent s’épauler, ne pas en parler, laisser tout ça de côté. Ici, tout le monde se comprend, personne ne questionne. Ici, il est inutile d’en parler. On sait. On sait tous. Peu importe ce que tu considères avoir perdu qui te ronge, tu le laisses à l’entrée. Viens faire semblant d’être heureux. Personne ne te croira, parce que personne n’est dupe. Parce que tout le monde ment. Et plus tard, quand tu seras de retour chez toi, tu retrouveras ta solitude. Comme tous les autres. Elle t’enveloppera et tu reverras mille fois ces moments que tu pleures. Tu entendras mille fois son rire. Tu tenteras de dormir, aidé par l’alcool et le joint. Tu te réveilleras avec cette tristesse infinie, ce trou dans ton âme que tu tenteras de fuir toute la journée. Jusqu’au soir. Encore et encore. Rien ne t’empêchera de te souvenir. De regretter. Tu ne connais que trop bien cette amertume dans ta bouche. Ce triste goût laissé par l’absence et l’oubli. Ca fait longtemps que tu ne sors plus par envie. Tu en as besoin. Tu distrais ton cerveau avec toutes sortes de substances. Pourvu qu’il te laisse en paix. Pourvu qu’il arrête de réfléchir. Tes journées sont longues et tes rêves t’épuisent. Mais là, tout de suite, il y a du monde autour de toi. Encore un verre. Encore un joint. Sortir, encore. Retrouver tes compagnons de misère. Un verre à leur santé. Un verre à la tienne. Distraction. Distraction. Encore un verre. On pourrait presque croire en ta joie. Si ce n’était cette humidité dans tes yeux vides. Ta fragilité apparente. Fume. Vas-y fume. Pourquoi tu l’as laissé partir ? Tu t’es cru plus fort sans doute. Tu avais oublié les sentiments peut-être. Fume. Nul ne peut répondre à tes turpitudes. On ne peut que te maintenir à flots. Fume encore. Pour le reste, tu devras te débrouiller seul. Mais n’oublie pas, tu as besoin des autres. Un dernier verre, et tu rentres chez toi. Fume. Tu fermes les yeux, enfin, et tu sombres dans cette brume léthargique. Fume. Fume. Tu vois son sourire ? Il s’éloigne. Et tu t’endors.

Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne.

G. Apollinaire (Les Colchiques)

L. Ob

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